Au moment où j’écris, Apple et Meta déploient leurs gadgets. Chez Meta, depuis des mois déjà, des lunettes intrusives permettent à n’importe qui de vous filmer à votre insu. Du côté d’Apple, une montre avec un mode d’écoute permanente, enregistrant toutes vos conversations et vos interactions avec votre environnement.
L’un comme l’autre usent des mêmes arguments. Ils promettent la commodité, l’efficacité. Plus besoin de vous rappeler tous les détails d’une conversation, elle est transcrite en temps réel. Plus la peine de vous rappeler des choses : votre agenda, vos rendez-vous, vos tâches, vos idées. Tout est enregistré, tout est analysé, tout est résumé pour vous. Plus besoin de réfléchir, plus besoin de s’en souvenir. Vous ne ferez plus d’erreurs puisque vous ne ferez plus d’efforts.
Je ne pense pas qu’il s’agisse de progrès. C’est du contrôle.
Contrairement à ce que prétendent les géants de la tech, ces appareils ne sont pas des outils pour enrichir la vie ; ils la remplacent.
Pourquoi s’embêter à écouter les mots de quelqu’un, à comprendre son identité, sa manière de s’exprimer, ses hésitations, ses contradictions… quand une IA peut tout résumer pour nous ? Pourquoi réfléchir à la manière dont vous vous engagez émotionnellement dans la conversation, dont vous mobilisez votre attention et vos souvenirs pour comprendre l’autre, quand une IA peut le faire à votre place ?
Pourquoi s’engager dans le travail brouillon, imprévisible, émotionnellement aussi violent que gratifiant du lien humain quand on peut se réfugier dans une bulle ?
Pour moi, ce n’est pas de l’émancipation. C’est de la capitulation.
J’ai lu Shoshana Zuboff il y a quelques années, et je me souviens de son parti-pris, à l’époque assez science-fictionnel pour beaucoup : les algorithmes ne se contentent pas de nous connaître, ils nous façonnent.
Avec ce basculement de la connaissance vers le pouvoir, il ne suffit plus d’automatiser les flux d’informations nous concernant ; le but est de nous automatiser, nous. […] ne pas seulement connaître notre comportement mais aussi, de différentes manières, essayer de modifier et de façonner ce comportement vers des résultats profitables.
Shoshana Zuboff, « L’Âge du capitalisme de surveillance », traduction personnelle.
Encore aujourd’hui, on a du mal, collectivement, à comprendre ce que cela signifie. Il suffit de voir les discussions sur l’interdiction des médias sociaux aux moins de 15 ans pour se rendre compte de l’impensé autour des algorithmes. On se demande si les enfants sont assez matures pour utiliser ces outils, mais on ne se demande pas si ces outils sont assez matures pour être utilisés par des enfants. D’ailleurs, on ne se demande pas si ces outils sont assez matures pour être utilisés par des adultes…
Alors que nous savons tous et toutes très bien ce que ces outils créent : de l’isolement. De la solitude. De la passivité. De la docilité. De la prévisibilité.
Le Capitalisme de la solitude de Paul Klotz (un concept que j’ai découvert via Tristan Nitot, que je remercie) décrit ça à la perfection. Nous ne consommons pas seulement de la technologie ; nous collaborons par là-même à notre propre isolement.
Plus nous sommes isolés, plus nous sommes prévisibles. Plus nous sommes prévisibles, plus il est facile de nous vendre des choses, des idées, des produits, voire des versions de la réalité. Plus nous sommes isolés, plus on peut nous vendre des services qui nous maintiennent dans cet isolement, y compris en créant une interface infranchissable entre nous et le monde réel.
Je définis le « capitalisme de la solitude » comme un système économique dans lequel la solitude est passée du statut de phénomène non intentionnel à celui de ressource délibérément recherchée et exploitée.
Paul Klotz, Interview dans Le Monde le 26 août 2026
Ce n’est pas de l’innovation. Ce n’est pas du progrès.
Notre culture hégémonique est celle de la performance. Il faut tout performer : ses études, ses compétences, ses relations, sa parentalité, la manière dont on existe aux autres, la manière dont on se perçoit soi-même. Nous avons des outils pour tout mesurer, tout quantifier, tout optimiser. Mais selon quel objectif ? Consommer.
Il ne s’agit pas de maximiser notre bien-être, mais notre asservissement à un système dans lequel la consommation est la seule finalité. Ces gadgets sont performatifs : ils décrivent un monde hostile à dominer par la technologie. Ils nous mettent en garde contre le chaos du monde extérieur, et nous promettent d’agir comme une interface sécurisée, protectrice. Et ça ne peut marcher que si on adhère à l’idée que le monde est profondément inadapté à nos besoins, et que nous devons consommer des produits et des services pour nous en protéger.
C’est un cercle vicieux : plus nous consommons, plus nous sommes isolés, et plus nous sommes isolés, plus nous consommons.
Tout est conçu pour que personne ne nous rappelle que ce qui se perd n’est pas seulement la sérendipité, la vie privée ou la capacité d’attention : c’est la capacité de penser de manière critique, de s’engager profondément, de résister, de créer, de ressentir.
Les héritages que nous ne parvenons pas à transmettre ne sont pas seulement matériels. Ce sont les choses mêmes qui font de nous des êtres humains : l’effort, la friction, la beauté imprévisible du lien réel, le désordre, l’ennui, la souffrance mais aussi la joie d’être vivant.