Aujourd’hui, c’était l’oral du brevet de Rocky. Le brevet, ou Diplôme National du Brevet, c’est un examen qui a lieu à la fin de la troisième. Il est composé d’épreuves écrites et d’une épreuve orale, elle-même en deux parties : 5 minutes de présentation et 10 minutes de questions.
Le sujet ? Un projet interdisciplinaire que l’élève a mené au cours de l’année, s’inscrivant dans un parcours éducatif : citoyen, santé, artistique, etc. L’élève doit expliquer son travail, montrer ce qu’il a appris, et partager son engagement dans ce projet. L’objectif : évaluer la maîtrise du sujet, la capacité à s’exprimer clairement, et l’engagement personnel de l’élève.
Voilà pour le cadre. L’histoire, elle, commence ailleurs.
Une histoire de famille
Rocky a choisi de parler de son arrière-grand-père et de ses aventures pendant la Seconde Guerre mondiale. Mon oncle, son grand-oncle, nous a envoyé ses mémoires auto-éditées en début d’année, et Rocky a été très intéressé par ce récit de vie.
Il faut dire qu’on y trouve de quoi nourrir l’imaginaire d’un garçon de 15 ans. Un jeune homme passionné de littérature, en correspondance avec les grands auteurs de son époque, dont la vie est brusquement bousculée par la guerre. Parce qu’il est juif, il vit dans la peur des rafles.
Avec trois amis, il décide de rejoindre le Général de Gaulle après son appel. Ils embarquent comme soutiers bénévoles. Mais le bateau est contraint de changer de cap, les comparses sont chassés, se cachent, et mon grand-père finit par débarquer dans un nouveau pays, mais pas celui prévu : l’Algérie.
Pendant ce temps, sa famille est chassée. Certains sont raflés, ou tués. Mais des liens se créent aussi, et les survivants trouvent l’amour.
Évidemment, c’est un sujet qui me tient aussi à cœur. Ce récit, c’est une part de notre histoire commune.
L’impasse : quand préparer ensemble devient difficile
Nous avons donc commencé à préparer son oral en nous appuyant sur une lecture de la partie du livre dédiée à mon grand-père. Mais je n’étais pas à la hauteur, et nous nous sommes un peu fâchés.
Selon moi, il avait lu le livre de travers, ne comprenait pas les enjeux, et avec son handicap, nous n’arrivions pas à communiquer. Il restait bloqué sur sa compréhension initiale, j’étais très frustré, et lui aussi. On n’arrêtait pas de se disputer.
Pourtant, j’essayais d’appliquer tout ce que je savais sur la communication avec lui : reformuler, poser des questions fermées. Mais m’y astreindre était difficile. J’ai lu tout ce que j’ai pu. Et j’ai compris, à mes dépens, que connaître les bonnes ressources et savoir comment les appliquer sont deux choses très différentes. La communication semblait souvent artificielle, et ma frustration grandissait, non pas envers lui, mais envers ma propre incapacité à me mettre à son niveau..
Il fallait trouver autre chose.
DaNuBe : un outil pour ne pas rester seuls
Alors je me suis outillé. J’ai créé le seul et unique agent de ma vie personnelle à ce jour : DaNuBe, un agent pour communiquer avec Rocky.
L’agent est prompté sur Mistral, basé sur des ressources que j’ai pu trouver concernant la communication avec des enfants neuro divergents et sur les attendus de l’oral du DNB. Il décompose les questions en petites étapes, reformule et résume à chaque étape, et repose la même question à différents moments pour vérifier la cohérence. Il ne crée jamais de contenu pour lui. Il l’aide uniquement à trouver et structurer ses propres mots.
Sa définition complète est accessible ici : DaNuBe.
Au début, je l’utilisais moi-même, discrètement, sur mon téléphone, pour guider nos conversations. Avoir un petit médiateur de poche, c’était pratique. Je pouvais être présent pour lui, mais sans l’investissement émotionnel qui me faisait perdre patience.
Il m’a vite surpris et m’a demandé ce que je faisais. Je lui ai dit la vérité :
J’y arrivais pas. Je me suis mal comporté avec toi. J’avais besoin de quelque chose pour m’aider à t’aider, alors je l’ai créé.
Il a réfléchi un instant, puis a dit :
Je peux l’utiliser, moi ? Je te dis quoi écrire, et toi tu tapes ?
Et on a commencé.
L’agent comme médiateur de notre relation
Rapidement, il a souhaité taper lui-même. Il prend des cours de frappe au clavier, cela lui faisait un bon exercice.
Il a commencé à interagir avec DaNuBe en utilisant un compte LeChat Mistral créé pour l’occasion, également ouvert sur mon ordinateur pour que je puisse avoir une trace de ce qu’il écrivait. Il posait des questions à l’agent, reformulait ses contenus, faisait des liens entre les différentes informations. C’était fascinant de le voir s’approprier l’outil, mais surtout de voir qu’il arrivait, petit à petit, à structurer sa pensée.
Rapidement, j’ai mis à jour l’agent pour qu’il soit conscient de la présence d’un tiers parental et puisse occasionnellement me solliciter pour faire un compte-rendu d’avancement ou quand quelque chose n’est pas clair. Non pas que ça ait été nécessaire pour « produire » le travail, mais ça faisait plaisir à Rocky que je continue à être présent, investi, avec lui.
Au moment des passages de paliers, il était très fier de voir l’outil synthétiser son travail.
Il a continué à travailler comme ça pendant plusieurs semaines, sur des sessions de 20 à 30 minutes, entrecoupées de conversations ensemble et de recherches à deux sur Internet. Il écrivait de longues réponses, souvent peu structurées, mais très riches. La conversation totale, incluant mes propres interventions, ne compte que 48 messages. Mais chaque interaction lui a permis de faire un pas de plus vers son objectif.
Et surtout, l’agent a agi comme médiateur de notre propre relation parent-enfant, en nous permettant de communiquer d’une manière qui lui était plus accessible, et qui m’a permis, à moi, de mieux le comprendre.
Un projet qui s’étoffe
Le projet a commencé à grandir de lui-même. Rocky a fait des liens entre les différentes parties du livre, mené des recherches sur les événements historiques, trouvé des images d’archives, écouté des chansons de l’époque.
Il a lu le conte « La Plus Précieuse des marchandises », de Philippe Grumberg, et l’a intégré dans son oral. Il a étudié en classe « Nuit et Brouillard » de Jean Ferrat, et l’a intégré aussi. Il a découvert qu’il pouvait présenter sa problématique et sa conclusion en espagnol. Alors il l’a fait.
Au fil des semaines, l’oral s’est étoffé, a gagné en profondeur. Mais il lui a aussi un peu échappé. Il y avait désormais beaucoup, beaucoup trop de contenu. L’outil a levé une alerte parentale : il fallait désormais couper des choses.
Couper, répéter, incarner
Première répétition : il a parlé pendant plus d’une heure. Il avait tellement de choses à dire. Nous avons donc entamé le processus d’écrémage : enlever, enlever, jusqu’à ce qu’il ne reste que l’essentiel.
Pour le mettre en situation, j’ai organisé les répétitions dans les conditions d’un examen, en incarnant un jury. Je l’ai fait attendre au bout du couloir, puis je l’ai appelé par son nom de famille. J’ai présenté les bases de l’exercice, puis lui ai donné la parole sans rien dire, en prenant des notes.
Au début, il était très mal à l’aise. Le jeu de rôle était difficile pour lui. Il ne comprenait pas comment faire semblant et s’adressait à moi en brisant le quatrième mur. Mais après plusieurs essais, il a fini par se créer un personnage, par gagner en assurance. Il a compris à quoi servait cette mise en situation.
Et pour que ce soit équitable, nous avons aussi inversé les rôles. Il a joué à faire le jury, et je suis venu présenter son oral. C’était très amusant, et ça lui a permis de mieux comprendre les attentes du jury, et de se mettre à leur place.
Vint ensuite la présentation numérique. J’étais à l’aise pour l’aider : les consignes données sont cohérentes avec mes pratiques professionnelles. Si la présentation n’a pas vocation à être transmise, on privilégie peu de diapos, peu de texte, des visuels forts. L’occasion de passer deux heures ensemble, et de parler de droit en cherchant des visuels Creative Commons ou dans le domaine public. Cinq ou six visuels dans une présentation OnlyOffice, une diapositive dédiée aux sources si on lui demande. Fait.
À deux jours de l’oral, nous étions encore à plus de 20 minutes, même avec un script bien tassé. En cause : quelques hésitations, des tics de language.
Comme l’audition est un très bon facteur de mémorisation pour lui, sa mère s’est enregistrée elle-même en lisant le script. Il l’a écouté plusieurs fois, pour mieux assimiler la structure, capturer le rythme, les intonations, les pauses.
Le jour J
Il n’est pas encore prêt, mais il a un plan.
Convoqué à 13h15, il se lève à 7h. À partir de 8h, il s’enferme dans sa chambre avec sa présentation, son chronomètre Time Timer, et commence une phase d’optimisation intensive. Il répète, répète, répète pendant quatre heures. J’apporte une tisane au thym et au miel pour protéger sa voix. Il continue. Il modifie, découpe de petits morceaux de papier pour reconstituer des notes sur les parties les plus difficiles.
À midi, nous déjeunons ensemble. Il prend une douche, s’habille avec sa chemise blanche fraîchement repassée, et se dirige vers le collège.
Tout s’est très bien passé. Avec le stress de l’examen, il a finalement fait son oral en 7 minutes. Il nous dit avoir été à l’aise, avoir répondu à quelques questions du jury, et être content de sa prestation.
Ce que ça dit, au fond
Nous n’avons aucune idée de la note qu’il obtiendra. Mais nous sommes sûrs qu’il a fait un travail incroyable.
En dépit de son handicap, il a réussi à s’approprier un sujet complexe, à l’approfondir, à structurer sa pensée et sa prise de parole, le tout en respectant les consignes d’un exercice formel. Et ce n’est pas arrivé malgré les obstacles, c’est arrivé parce que nous avons accepté de chercher des voies différentes pour les contourner ensemble : l’agent, la mise en scène, l’enregistrement audio, etc. Ces « bons » outils n’ont pas remplacé notre relation avec lui. Ils nous ont permis de créer l’espace dans lequel cette relation pouvait respirer.
C’est une belle victoire. Pour lui, et pour nous.